2 mars 1915 – Berry-au-Bac – Franz Schäfer

“Savez-vous pourquoi je suis là ?”

Franz pose sa question en prenant grand soin de ne pas remuer ses bottes qui s’enfoncent un peu plus dans le ruisseau boueux du fond de la tranchée à chaque mouvement qu’il se risque à faire. Rien de comparable avec les inondations de Belgique qu’il a connues, mais ces quelques centimètres d’eau puante lui retroussent les narines. Ce qu’il cache, bien sûr, à la poignée d’hommes qui lui font face. L’un d’entre eux trouve enfin le courage de prendre la parole.

“Vous prenez le commandement de notre unité ? tente-t-il d’une voix hésitante.
– Ce n’est pas exact, le corrige Franz. Je viens rétablir l’avantage de notre situation.
– Je ne comprends pas, mon capitaine.”

Franz agite doucement la liasse de papiers qu’il a à la main. Les hommes en face de lui reconnaissent aussitôt les rapports des dernière semaines et se mettent à fixer leurs propres pieds au fond du ruisseau sans piper mot.

“Berry-au-Bac était sous contrôle chaque nuit, si j’en crois ces rapports, explique Franz. Nos patrouilles ne rencontraient que peu de résistance, et nos postes d’écoute n’étaient que rarement sous le feu. Or, je lis aussi que depuis quelques temps, il y a une patrouille française qui vous pose problème.
– Ce n’est pas une patrouille, murmure le soldat.
– Pardon ?
– Ce n’est pas une patrouille, répète son interlocuteur plus fort. Ils sont… enfin, ils ne se contentent pas de patrouiller. Ils tendent des embuscades, et s’acharnent à nous mener la vie dure. Ils ont même eu le sergent. C’était…”

Un frisson parcourt la petite troupe et Franz fronce les sourcils à la vue de cette curieuse réaction collective.

“Racontez-moi comment votre sergent a été pris par l’ennemi.
– C’était vraiment bizarre mon capitaine, débute un autre soldat. Nous étions dans l’église, et les Français ont utilisé une sorte de gros projecteur dont ils se servent pour chasser les patrouilles… et là, au beau milieu de l’église, alors que tout était baigné de lumière… il y a eu une ombre qui est sortie du sol.
– Une ombre ? Franz lève un sourcil.
– Un prêtre… chuchote un soldat. J’ai bien reconnu le manteau !
– Êtes-vous en train de me dire que votre sergent a été capturé par un prêtre ?”

Le ridicule de cette question devrait selon Franz faire s’effondrer le récit déraisonnable que lui servent ces hommes, mais au contraire, ils se font plus nerveux.

“Il y a un type dans la 2e section qui dit que c’est un fantôme, mon capitaine. Qu’on a tellement collé d’obus sur l’église que ça a réveillé un prêtre enterré là.”

Franz reste un instant interdit. Il hésite entre punir ces propagateurs de balivernes, qui se sont enfuis devant un ennemi qui s’est joué d’eux, ou au contraire, les motiver à reprendre les patrouilles nocturnes jusqu’à ce que les Français soient chassés des ruines. Ses doigts tapotent sur son ceinturon jusqu’à sentir le manche d’une grenade qui y pend sous ses doigts. Cette simple sensation lui donne une idée qui fait basculer sa décision, et il se prend à sourire.

“Un fantôme, vous dites ? J’ai justement été envoyé ici pour vous montrer comment on traite un ennemi invisible.”

Il soupèse sa grenade puis tire d’une poche de ceinturon un petit rouleau de fil clair.

“Savez-vous poser des pièges, Messieurs ?”

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