27 février 1915 – Mer du Nord – Johann Kiefer

Le vent glacial qui balaie la mer du Nord pousse de maigres vagues qui viennent s’écraser sur les flancs du sous-marin à l’arrêt. De temps à autres, la houle engloutit la proue du sous-marin sous deux à trois centimètres d’eau pendant quelques secondes, avant qu’à nouveau elle n’émerge. Et à chaque fois, elle trempe les bottes de Johann qui, debout à l’avant du navire, grelotte, un fusil à la main.

“C’est quand même mieux que l’entraînement, pas vrai ? sourit le machiniste à côté de Johann. Le terrain, il n’y a que ça de vrai !”

D’un coup de menton, il désigne le navire britannique aux machines arrêtées juste devant le sous-marin. Un vapeur marchand à la peinture écaillée sur le pont duquel de grosses caisses de bois dépassent d’une bâche déchirée. Un sous-marinier allemand achève de les inspecter : elles contiennent des commodes à destination du Danemark.

“Une cargaison de meubles. Quelle prise ! soupire Johann.
– Dis-donc ! s’exclame son camarade. Chaque prise est importante. Ce ne sont peut-être que des meubles, mais à chaque fois que nous détruisons un chargement civil, c’est autant de taxes qui ne vont pas dans la poche des Anglais. Tu vois des meubles ? Moi, je vois de l’argent pour payer des fusils, des obus et de nouveaux bateaux.
– Et moi je vois surtout que je me gèle sur le pont d’un sous-marin trois semaines à peine après y avoir été affecté, se plaint Johann. Je ne devrais pas être encore en formation ?
– Tu es machiniste, bougre d’andouille ! le contredit son camarade avec une grande tape dans le dos. Et tu as fait ton service dans la marine ! Qu’est-ce que tu veux apprendre de plus dans une école à terre ? Rien de mieux que la pratique, je te dis ! Maintenant, surveille-moi les British, tu veux ?”

Johann remonte le col de son maigre uniforme dans un vain effort pour se protéger du vent, puis se retourne vers les canots blancs qui s’éloignent lentement du navire marchand. À la seconde où ils vont vu le sous-marin faire surface, l’équipe a compris qu’il n’y avait plus grand- chose à faire et a accepté sans conditions d’abandonner le navire. À présent, tout l’équipage du sous-marin surveille les chaloupes où sont entassés des Anglais aux regards défaits pendant qu’un petit groupe d’Allemands à bord du navire déserté l’inspecte.

Un sous-marinier parti étudier la prise apparaît sur le pont du britannique et se met à siffler de toutes ses forces. Tous ses camarades le rejoignent en courant et sautent aussi vite que possible dans le canot qui va les ramener au sous-marin.

“Baissez la tête ! crie l’un d’entre eux à la proue de la barque. Ça va péter !”

À l’intérieur du navire abandonné, une mèche finit de se consumer pour enfin atteindre les explosifs installés par les Allemands près des machines.

Johann n’en croit pas ses yeux lorsqu’une déflagration au cœur du bateau anglais soulève une gerbe de flammes et d’étincelles en tous sens. La cheminée s’effondre dans un grincement sinistre et le navire s’ouvre littéralement en deux, coupé en son milieu.

Les deux parts du bâtiment basculent peu à peu puis s’enfoncent doucement dans la mer.

“Et voilà, pas une torpille, pas un coup de canon ! sourit le premier sous-marinier du canot à mettre un pied sur le submersible. Regardez-moi leurs têtes !”

Il regarde les Anglais qui ont arrêté de ramer pour mieux observer le spectacle de leur navire disparaissant dans l’écume bouillonnante. Certains ont retiré leurs bonnets comme s’il s’agissait de l’enterrement d’un ami, alors que d’autres se mettent debout et lancent des injures aux Allemands perchés sur leur sous-marin. Qui leur répondent avec des gestes grossiers.

“Assez ri, Messieurs, ordonne le capitaine depuis le kiosque du submersible. La flotte anglaise ne va pas tarder à venir inspecter la zone, et j’espère que nous serons loin quand cela arrivera. Alors tous à vos postes !”

Johann hume une dernière fois l’air glacé de la mer du Nord, soupire, puis s’engage dans l’écoutille qui le ramène dans la fournaise de la salle des machines.

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 138 autres abonnés

%d blogueurs aiment cette page :