24 février 1915 – Mer Égée – Gabriel de Saint-Aignan

Le HMS Agamemnon s’avance lentement sur les eaux étincelantes de la mer Égée dans le soir qui tombe. Le cuirassé manœuvre prudemment pour venir se positionner aux côtés du Bouvet et porte jusqu’à lui la puissante odeur de la fumée qui s’échappe de ses cheminées.

Depuis le pont du navire français, Gabriel peut clairement distinguer les marins britanniques qui s’activent à bord de l’Agamemnon. Il y a un siècle encore, vaisseaux français et anglais ne se croisaient que pour échanger des bordées de canon. Que diraient les ancêtres de Gabriel s’ils les voyaient se mettre côte à côte pour faire front commun ?

“Ça sent l’attaque, ça.”

Gabriel se tourne vivement sans montrer sa surprise : il n’avait pas entendu le marin se glisser à côté de lui pendant qu’il rêvassait au bastingage. Le petit marin qui vient de lâcher son commentaire avec un accent breton le salue vivement avant de lui tendre un document fraîchement tapé.

“L’inventaire que vous avez demandé mon lieutenant.
– Merci, Riou, répond Gabriel de la voix posée qu’il aime à prendre avec l’équipage. Vous pouvez disposer.
– Lieutenant de Saint-Aignan ? C’est une attaque qui se prépare, pas vrai ? insiste le Breton. On se met en formation avec les Anglais, là, non ?”

Une lampe vient de se mettre à clignoter en haut d’un mât de l’Agamemnon, et une lumière lui répond depuis le Bouvet. Dans l’obscurité qui descend, deux autres navires anglais sont à la manœuvre pour se positionner autour du Français.

“Vous avez presque l’air excité, Riou ? demande Gabriel, en levant un sourcil.
– Ben c’est-à-dire qu’il a l’air de se passer quelque chose, alors c’est pas tous les jours, dit Riou en haussant les épaules. Et comme j’ai parié avec mon frangin qu’on allait attaquer avant la fin de la semaine… “

Gabriel plisse les yeux, mais sans parvenir à véritablement intimider le marin, qui est plus préoccupé par son pari que par la discipline du bord. Il en va de même des deux frères Riou à bord du bâtiment : toujours fourrés ensemble, et pas vraiment les marins les plus disciplinés qui soient. À force de les entendre parier à tout bout de champ, Gabriel a fini par en faire affecter un à la salle des machines et l’autre à une des tourelles. Mais malgré tout, ils parviennent encore à se retrouver pour miser.

“Les jeux d’argent sont interdits à bord Riou, vous le savez bien. Alors répétez-le à votre frère avant que je ne vous sanctionne tous les deux.
– Mais mon lieutenant… gémit le militaire.
– Il n’y a pas de “Mais mon lieutenant”, Riou. Retournez à votre poste et comportez-vous en marin, assène Gabriel d’un ton sec. Nous sommes en temps de guerre.”

Tous deux sont interrompus par l’arrivée du lieutenant venu relever Gabriel, un immense type avec une énorme barbe barrée d’un sourire éclatant.

“Alors Saint-Aignan, Riou vous fait encore des misères ?
– En fait, non, j’étais en train de…
– On attaque demain ? le coupe Riou les yeux plein d’espoir.
– Évidemment qu’on attaque demain ! s’exclame le nouvel arrivant à la grande consternation de Gabriel qui tentait de garder le secret. On va aller bombarder les forts qui gardent le détroit ! Et derrière… la route est grande ouverte jusqu’à Istanbul !”

Riou frappe dans ses mains, pousse un cri joyeux et disparaît en courant dans la première écoutille qui passe à sa portée. Gabriel se retourne vers le lieutenant, plein de reproches. Mais le colosse n’en perd pas son sourire pour autant.

“Ben quoi ? Pour une fois qu’un type a l’air content de monter au feu !”

Et le soupir désabusé de Gabriel est à peine audible, couvert par la bruit du sifflet de l’Agamemnon qui achève sa manœuvre.

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